Interrogations-Santé au travail

Intérêt de la Diphotérine ® dans les brûlures chimiques: avis du centre antipoison de Lyon

De nombreux spécialistes de santé au travail se demandent si la Diphotérine® a fait ses preuves dans les brûlures chimiques et si l’on s’expose à des risques si on l’utilise? Les avis des Samu, centres antipoison, pompiers et médecins du travail sont contradictoires. AtouSante publie la réponse apportée par le Dr François Testud, médecin toxicologue du centre antipoison de Lyon.

Utilité de la Diphotérine® dans les brûlures chimiques
L’utilité de la Diphotérine®, solution proposée pour la décontamination des brûlures chimiques, est une question récurrente en médecine du travail :
le centre de toxicovigilance lyonnais répond à des demandes d’information de la part des médecins sur ce produit depuis près de 20 ans !

Les divergences d’avis proviennent de l’opacité du dossier d’évaluation du produit ainsi que du marketing agressif de la société Prévor qui commercialise la Diphotérine® auprès des entreprises en court-circuitant très souvent le médecin du travail :
cette attitude n’est pas acceptable dans la mesure où ce dernier est le conseiller incontournable de l’employeur pour tout ce qui touche à l’organisation des soins d’urgence concernant les salariés placés sous sa surveillance.

Position du problème
Du point de vue scientifique, l’état de la question est le suivant.
Une brûlure chimique est une nécrose tissulaire consécutive à la projection accidentelle sur la peau et/ou dans l’œil d’une substance caustique ou fortement irritante.

Pour un agent corrosif donné, présent sur la peau à une concentration donnée, le pronostic de la brûlure induite est directement lié à la précocité de la décontamination :

à ce jour, le traitement de référence d’une brûlure chimique consiste en un lavage abondant et prolongé à l’eau courante, sur les lieux mêmes de l’accident,selon la règle des 10/15 : eau à 10-15°C, ruisselant à 10-15 cm des lésions pendant 10 à 15 minutes.

En plus de son effet d’entraînement et de dilution, le lavage refroidit la brûlure, ce qui conduit à une moindre libération des médiateurs pro-inflammatoires et à une diminution de l’œdème péri-lésionnel.

Toutefois, avec les acides et bases minérales concentrés dont la cytotoxicité est immédiate, un lavage même précoce et bien conduit n’évite pas toujours des brûlures graves.
Il existe donc une vraie demande pour une solution de décontamination qui serait supérieure au lavage conventionnel à l’eau.

Mode d’action allégué de la Diphotérine®
La Diphotérine® est une solution hypertonique à base d’amphotères qui revendique un mode d’action spécifique :

  • elle serait capable de «capturer et éliminer» les agents corrosifs, qu’ils soient acides, basiques ou oxydants ;
  • la molécule aurait plusieurs sites actifs «spécialisés» pour chacune de ces fonctions chimiques…

La Diphotérine® est un dispositif médical, non un médicament, sa formule est secrète
Bien qu’elle soit destinée à être appliquée sur des tissus humains lésés, elle bénéficie d’un statut administratif de dispositif médical et non de médicament, ce qui dispense le fabricant d’apporter la preuve de son efficacité par des essais cliniques.
De plus, sa formule est «secrète» : pour nous médecins, il est difficile de recommander l’administration d’un produit dont on ne connaît pas la composition et donc la pharmacodynamie !

Etudes cliniques, données d’évaluation
Très peu d’études cliniques, les seules pertinentes pour juger de l’efficacité de la solution en situation réelle (et non dans une éprouvette de chimiste) ont été réalisées; les informations disponibles émanent toutes du laboratoire fabricant et jusqu’à une date récente, n’étaient pas publiées dans des revues à comité de lecture.

Une revue critique des données d’évaluation des solutions de décontamination a été réalisée et publiée en 2005 (Arch Mal Prof Env 2005; 66: 335-340): elle reste parfaitement d’actualité.

Cette revue fait une large place à la Diphotérine® et le lecteur y trouvera les arguments -insuffisances méthodologiques et statistiques- qui conduisent à réfuter l’efficacité alléguée du produit.

En pratique, la Diphotérine® n’a pas d’intérêt démontré pour la prise en charge des projections cutanées de substances caustiques en milieu professionnel; elle présente peut-être des caractéristiques intéressantes, notamment son osmolarité, pour une solution de décontamination oculaire.

Mais une étude prospective rigoureuse et indépendante comparant ses performances avec un lavage à l’eau correctement effectué fait toujours défaut.

Il n’est donc pas possible de conseiller ce produit en première intention, d’autant que son coût est élevé et sa péremption rapide.

Quant à l’Hexafluorine® du même laboratoire, version «spécialisée» de la Diphotérine® destinée à la décontamination des projections d’acide fluorhydrique, la situation est encore plus simple:
aucune étude clinique comparative n’est disponible et deux études expérimentales indépendantes ont montré que c’est dans le groupe d’animaux traités par la solution amphotère que l’évolution des brûlures est la plus défavorable !

Au total, même si la Diphotérine® n’est pas délétère en elle-même, les preuves de son efficacité sont absentes :
son emploi expose donc à une décontamination insuffisante de la brûlure, à un pronostic potentiellement aggravé et à de possibles séquelles.

Cet article a été rédigé par le Docteur François Testud, médecin toxicologue hospitalier et médecin du travail, Centre de Toxicovigilance-Centre antipoison, Hospices Civils de Lyon.

 

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